La conférence de Turku — 1. Le new materialism

Turku 2

J’étais en Finlande il y a deux semaines, pour participer à la quatrième conférence annuelle des « new materialisms », qui avait lieu à Turku. Le new materialism (parfois au pluriel, new materialisms…) est un mouvement de pensée très avancé — parmi les plus radicaux du monde académique, je dirais.

Ce mouvement est surtout anglo-saxon — européen, australien et américain. J’y étais invitée parce qu’un texte à moi a paru dans l’un des ouvrages collectifs de ce mouvement. Il y a quelques années, en effet, j’ai rencontré deux professeures australiennes dans une conférence à Los Angeles et nos idées se rejoignaient tant sur certains points qu’elles avaient voulu publier ma présentation dans ce volume alors en projet. De mon côté, je n’avais alors jamais entendu parler du « new materialisms ».

Ce que j’en comprends aujourd’hui est basé sur cette conférence finlandaise et sur le livre dans lequel mon article a été publié. Il ne s’agit donc pas d’une image complète, mais selon ce que j’en ai vu, ce new materialisms est un mélange de pensée féministe, de « posthumanisme » et de déconstructionnisme. C’est un mouvement interdisciplinaire, rassemblant la cultural theory, les media studies, les gender studies, les science studies, les arts, la philosophie… Le new materialism rejette les dualismes matière-esprit, féminin-masculin, culture-nature, centre-périphérie, théorie-pratique, connaître et être, de même que — en théorie du moins — la forme classique de l’argumentation linéaire déductive. Il définit la matière comme étant « active, agential and morphogenetic; self-differing and affective-affected »[1] et cherche une « ontologie de l’advenir » et du flux plutôt que des essences et des catégories fixes. Il se veut « matérialiste » parce qu’il veut trouver une nouvelle épistémologie ancrée dans le corps, la matière, la pratique, plutôt que la spéculation à partir de concepts purs et réifiés. Le new materialisms rejette autant l’illusion de l’objectivité que la primauté du subjectif. Il serait l’alternative à une pensée purement abstraite et construite sur les a priori délétères de la pensée occidentale tels, entre autres, l’universalisation du masculin et la rupture artificielle entre le corps et l’esprit. Le new materialisms est le prolongement des pensées de Deleuze, Derrida et de grandes féministes universitaires américaines comme Donna Harraway, Judith Butler et Sandra Harding. À Turku, j’ai pu entendre Iris Van Der Tuin et Cecilia Äsberg, deux jeunes théoriciennes du mouvement, qui ont notamment tenu un dialogue rhétorique tout à fait virtuose — et qui n’avait rien à envier aux meilleures joutes rhétoriques de la philo occidentale.

Ce mouvement en rejoint un autre, qui porte plusieurs noms selon les institutions et les pays, l’art comme mode de recherche[2]. C’est par cette porte que j’entre en scène à Turku. En effet, dans leur quête d’une pensée différente, les new materialists ont identifié l’art comme source potentielle pour l’épistémologie alternative recherchée. Si comme artiste, je mets des idées à l’œuvre dans mon atelier et que je produis une œuvre structurée « in/formée » par ces idées, on comprend alors que quelqu’un peut regarder mon œuvre comme un discours sur ces idées. Il s’agira le plus souvent d’idées formelles, poétiques ou philosophiques, mais il peut aussi s’agir d’idées d’ordre politique ou même scientifique. Ainsi, on trouve des œuvres portant sur de grandes notions comme le temps, l’espace, la guerre, l’amour, la mort, le sacré, ainsi de suite. Beaucoup d’œuvres démontrent formellement des idées sur l’art — certains disent d’ailleurs que toutes les œuvres sont des idées sur l’art.

Laissez-moi vous donner un exemple. Lors de la conférence à Turku, une céramiste est venue présenter son travail de doctorat (Priska Falin, Experiencing the Material – Ceramic Material Research From the Aesthetic Perspective). Elle nous expliquait qu’elle travaillait sur les accidents et les sous-produits du travail céramique. Elle enregistrait le son des craquements, filmait les bulles qui parfois se forment à la surface de la glaçure, elle laissait tomber des gouttes d’encre sur les pièces toutes chaudes qui sortaient du four, etc. On peut donc voir que son travail est traversé par des idées fortes sur la céramique — en tant que matériau et en tant que processus. Si maintenant on abstrait ces idées et qu’on les regarde comme des métaphores, on peut alors réfléchir sur les défauts et les sous-produits de toutes les autres productions humaines, y compris la façon dont l’industrie capitaliste regarde ses défauts et sous-produits. Notre réflexion ne sera pas du même type qu’un rapport scientifique sur la question, ni même comme un manifeste politique — ce sera plutôt une pensée de type sensible et métaphorique. Mais il y a plus : le propos de Falin ne se limitait pas à ce que je viens de dire. On pourrait encore voir son œuvre tout autrement, comme une œuvre plus spirituelle, par exemple, ou encore y voir quelque chose d’ordre psychologique ou psychanalytique, pour quelqu’un que le rapport entre l’œuvre et son auteur intéresse. C’est que les œuvres sont toujours polysémiques, elles ne se réduisent jamais à quelques affirmations simples. Et c’est entre autres cela qui intéresse les new materialists. Si on comprend qu’une œuvre, qu’elle soit d’art ou de design, de technologie ou d’artisanat, littéraire ou architecturale, est un savoir matériel, ou acté (dans le cas d’une pratique), alors on peut comprendre le lien avec le « matériel » de new materialism.

Je regardais cela avec beaucoup d’intérêt, malgré quelques critiques qui se sont rapidement imposées à mon observation (et dont je parlerai dans un prochain post). Dans mes travaux sur la transdisciplinarité et l’épistémologie artistique, je pense souvent que l’art pourrait devenir une épistémologie importante, en complément (voire en remplacement) de l’épistémologie scientifique. La façon dont les new materialists s’appuient sur l’art (particulièrement sur la pratique créatrice) pour une pensée différente et nouvelle est un exemple de cette prédiction.

Mais je suis restée troublée. Je trouvais que le discours ne sortait pas du cadre d’une pensée intellectuelle ou d’une théorisation, ni ne remettait en question les habitudes discursives de la pensée universitaire. Comme mouvement, il est dans le sillage des déconstructionnismes, et j’ai toujours été ambiguë (« of two minds », disent les Anglais) par rapport au déconstructionnisme : j’en salue la pertinence et la nécessité politique autant qu’historique, mais je reste réservée en regard de ce qui me semble une forme déguisée de scientisme — ou de positivisme ou de réductionnisme. Surtout ici, où le « matérialisme » du new materialism rappelle le bon vieux matérialisme tout court, qui réduit l’esprit à un épiphénomène de la matière : ceux qui prétendent sortir du dualisme cartésien matière-esprit en abolissant purement et simplement l’un des deux termes. Ce n’est pas une solution.


[2] On l’appelle Practice As Research, recherche création, Artistic Research, Art-based Research (quoique ce dernier terme signifie aussi d’autres choses)… Si les termes sont nombreux, c’est qu’il s’agit d’un domaine en émergence dans les facultés d’art du monde entier.

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