Archives mensuelles : juillet 2013

Spiritualité: de quoi parle-t-on au juste?

Je parle souvent de spiritualité dans mes articles… Ou plutôt je l’évoque, j’écris le mot, j’y fais allusion. Et je me rends compte que je ne la définis jamais. Pourtant, chacun entend quelque chose de différent, au sens d’une musique différente, lorsque j’écris ce mot, « spiritualité », quelque part… Ce mot vous envoie-t-il dans une sorte de rêverie, vous aussi, comme il le fait pour moi?. Pour moi, c’est un mot qui a une grande puissance d’évocation; dès que je le croise quelque part, quelque chose s’ouvre à l’intérieur, mon écoute se concentre (pour être souvent déçue, mais ça, c’est une autre histoire).

D’une façon générale, dans le contexte intellectuel et agnostique de l’université, j’ai l’habitude d’associer spiritualité et transpersonnel — c’est-à-dire, au-delà des croyances (ou incroyances) spécifiques, tout ce qui, en nous, nous dépasse, tout ce qui s’étend au-delà des limites strictes de notre psyché personnelle. Le « plus grand que soi », autrement dit. Je crois que c’est une bonne base de définition. Mais dès que j’ai tenté d’aller un peu plus loin dans une définition, je me suis aperçue qu’il y avait au moins quatre ou cinq dimensions ou champs complètement différents.

1)      La maîtrise de l’esprit, une spiritualité athée

Ce qui dépasse le moi, ou le soi, dans un sens strict où mon amie bouddhiste l’entend par exemple, c’est la conscience de soi qui regarde la conscience — et qui permet la maîtrise de son esprit, en somme, le niveau « méta » comme d’autres le diraient, qui permet l’éthique humaniste, le respect des autres et de l’environnement. Elle, cette amie, elle définit la spiritualité par les exercices et les enseignements qui lui permettent de relativiser le contenu de ses pensées et de ses émotions, cette conscience qui regarde, cette présence à elle-même qui est équanime. Cette conscience supérieure et cette mise à distance de nos contenus immédiats est comme un premier niveau de transpersonnel, et il est donc logique d’en parler comme de spiritualité. C’est aussi la conscience qui permet la compassion et les valeurs élevées de l’humanisme.

2)      La puissance supérieure

Mais dans le concept de spiritualité, il y a aussi l’idée de la « puissance supérieure », une puissance qui peut être une forme supérieure du soi, mais qui peut aussi être une puissance extérieure, dont nous faisons certes partie, quoique d’une façon à déterminer. Ce niveau de « puissance supérieure », c’est celui où se produisent les synchronicités, le niveau du sens cosmique. C’est aussi la puissance que nous invoquons lorsque nous avons besoin d’aide; c’est donc la divinité des prières, le Guide peut-être, l’Ange… C’est aussi le niveau magique, la spiritualité du chamane ou du sorcier.

3)      La foi en Dieu

Puis, il y a la spiritualité du monothéisme, la croyance en Dieu. Un Dieu un peu différent selon qu’on est musulman, juif ou chrétien, mais ça m’apparait un même grand type. C’est le dieu de Rumi, dont il est si épris, ou celui que Thérèse d’Avila rencontre dans le château de l’âme. C’est le Dieu de Paul, de Teilhard, celui qu’on écrit avec une lettre majuscule, car il est reconnu comme une personne. C’est cette rencontre qui, d’ailleurs, est si rare qu’on dit qu’elle est une grâce.

4)      La théologie négative

Finalement, il y a la théologie négative.

  • Le positivisme de la chose tiendrait volontiers pour négatif tout ce qui est non-chose; et pour la philosophie négative ou apophatique, au contraire, c’est cette mystérieuse non-chose qui est la positivité par excellence, l’ineffable positivité… V. Jankélévitch, Le Je-ne-sais-quoi et le presque-rien (PUF, 1957), p. 68.

La théologie négative, qui dit essentiellement que Dieu est ineffable, inconnaissable… Et là, ils sont nombreux à se rejoindre : Jung, les bouddhistes, Panikkar, et de nombreux « spirituels » contemporains.

Cela fait donc quatre formes de spiritualité, ou plus précisément, quatre catégories d’expérience spirituelle (ce n’est pas scientifique, bien évidemment) : 1) la conscience supérieure, 2) la croyance en des forces cosmiques, ou une Puissance supérieure, qui nous assistent, 3) la croyance en Dieu comme une Personne, et 4) l’expérience indicible d’un divin inconnaissable. La première et la quatrième me semblent être celles qui demandent le moins de foi, elles ne confondent pas l’intellect, alors que les formes 2 et 3 sont carrément incompatibles avec la science.

Pourtant, les quatre formes ou catégories ne pourraient-elles pas être toutes valables? Et même complémentaires, quelque part? D’accord, il semble que les types 2 et 3 ne sont pas nécessaires aux types 1 et 4. Oui, mais les types 2 et 3 — ceux-là mêmes qui ne s’accordent pas avec la science — font partie de notre expérience quotidienne, ordinaire et extraordinaire. En ce qui me concerne, c’est la forme 3 qui m’est la plus étrangère : je ne connais pas Dieu, je n’ai pas de relation avec lui. Mais de nombreuses personnes en ont une! De nombreuses personnes ont cette expérience — et lorsqu’elle se produit, c’est une expérience très intense… pensons à ce qu’en ont dit Thérèse d’Avila, Simone Weil, Paul ou Rumi. Quant à la forme 2, celle de la synchronicité, de l’invocation et de l’aide divine, celle pourtant qu’on associe avec la magie, comment nier son existence? Elle a été une expérience quasi quotidienne toute ma vie. Je veux bien croire que ce n’est pas scientifique, je connais les fondements de la science, moi aussi. Mais je ne peux quand même pas tasser du revers de la main toutes les synchronicités de ma vie, toutes les fois où j’ai effectivement reçu une aide inattendue, où j’ai été guidée, où on m’a répondu, orientée dans une direction que je n’anticipais pas.

Je ne sais pas si on doit dissocier ces formes de l’expérience spirituelle ou si on doit les voir comme autant d’aspects d’une même chose. Sont-elles dans une progression logique? Ou non… Et quelle pratique devrais-je faire pour m’y inscrire?

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