Archives mensuelles : janvier 2014

Réfléchir à la définition de l’art avec Arthur C. Danto

Je suis de ces personnes qui s’intéressent à la définition de l’art et c’est pour cette raison que j’aime lire Arthur Danto. J’ai aimé le lire depuis son After the End of Art[1], mais j’ai toujours été un peu embarrassée de l’avouer, car il est très différent des théoriciens et théoriciennes de ma génération—on l’a beaucoup critiqué, d’ailleurs. On le dit essentialiste (un défaut, apparemment), on le dit détaché politiquement… Mais parce que j’aime discuter de l’art, j’étais pressée d’ouvrir son dernier livre, What Art Is[2]. Or il est mort pendant que je lisais, le 25 octobre dernier, à 89 ans. Ce billet est donc un peu un éloge.

ImageOn peut aimer un philosophe sans être toujours d’accord avec lui. Être d’accord ou pas est sans importance, en fait. Ce qui m’intéresse, c’est l’occasion de réfléchir avec quelqu’un, le fait qu’il traite de sujets qui m’intéressent et apporte des idées nouvelles à ma réflexion. Dans le cas de Danto, c’était tout ça, avec le style en plus. Car j’apprécie sa clarté (de vues et d’écriture), sa manière d’inscrire sa réflexion dans son expérience personnelle et de placer les questions dans des horizons larges, sans jamais hésiter à se défaire d’idées séculaires et de consensus collectifs. Moi, quand quelqu’un n’hésite pas à envisager que Platon puisse avoir eu tort sur quelque chose, cela attire mon attention. J’aime alors discuter en pensée avec cette personne, même si mes vues peuvent prendre par moments une autre direction que les siennes. Le plus satisfaisant, c’est lorsque nos vues divergent sans se contredire mutuellement, prenant simplement les choses sous des angles différents. C’était mon cas avec Danto.

Il avait le même projet que moi : définir et comprendre l’art en se basant sur ce qui est commun à toutes les formes de l’art, au-delà des cultures, des époques et des styles; élaborer une vision de l’art qui s’appliquerait autant aux manifestations protoartistiques du paléolithique qu’aux projets contemporains[3].

This book is intended mostly to contribute to the ontology of Art, capitalizing the term that it applies to widely—really to everything that members of the art world deem worthy of being shown and studied in the great encyclopedic museums. (p. 5-6)

Ce livre veut surtout contribuer à l’ontologie de l’Art, avec un A majuscule pour que le terme s’applique largement—à tout ce que les membres du monde de l’art considèrent digne d’être montré et étudié dans les grands musées encyclopédiques.

Je me demande si « ontologique » et « essentialiste » ne vont pas de pair, au fait. Être essentialiste, ici, c’est croire que l’art a une essence, au-delà des contingencies, des contextes, des époques. Croire qu’il y a un quelque chose qui est essentiel à l’art et lui appartient en propre. Si on pose la question du statut ontologique de quelque chose, c’est qu’on pose la possibilité d’une essence, non ? En tout cas, être qualifié d’essentialiste est une critique, dans le monde académique actuel. Mais Danto se disait lui-même essentialiste. Et son projet d’identifier l’essence de l’art me réjouit. (Un jour, j’aimerais me pencher là-dessus et tenter d’expliquer pourquoi il n’y a rien de mal à penser l’essence des choses.)

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What Art Is se présente comme une petite série d’essais distincts, plutôt que comme une seule thèse unifiée. Dans le dernier chapitre, intitulé The Future of Aesthetics, Danto s’interroge sur la place de la notion d’esthétique dans la définition de l’art. Parlant d’acquis séculaires, en voici un majeur : la notion d’esthétique a toujours été au centre des études sur l’art. L’esthétique est d’ailleurs cette « partie de la philosophie qui se propose l’étude de la sensibilité artistique et la définition de la notion de beau », selon le TLFI. Le problème avec cette association entre l’art et l’esthétique est évidemment l’association entre l’esthétique et la beauté, qui crée un syllogisme : si l’art a à voir avec l’esthétique et l’esthétique avec la beauté, alors l’art aurait à voir avec la beauté—et on sait que cela n’est pas, n’est plus, ne peut pas être, le cas. Mais je ne vois pas pourquoi, au-delà des simples raisons historiques, on devrait maintenir la synonymie entre l’esthétique et la beauté. L’esthétique, selon moi, c’est plutôt la manière d’une chose, la structure de sa forme.

In a crude way, my definition [of art] had two main components in it : something is a work of art when it has a meaning—is about something—and when that meaning is embodied in the work—which usually means : is embodied in the object in which the work of art materially consists. My theory, in brief, is that works of art are embodied meanings. Because of works like Warhol’s Brillo Box, I could not claim that aesthetics is part of the definition of art. (p. 149)

Grosso modo, ma définition [de l’art] comportait deux aspects : quelque chose est une œuvre d’art lorsqu’elle a un sens—se rapporte à quelque chose—et lorsque ce sens est manifesté dans l’œuvre—ce qui signifie généralement : est manifesté matériellement dans l’objet en lequel consiste l’œuvre d’art. Ma théorie, en bref, est que les œuvres d’art sont du sens manifesté. À cause d’œuvres telles que Brillo Box de Warhol, je ne peux pas affirmer que l’esthétique fait partie de la définition de l’art.

J’aime bien cette définition de Danto (meaning et embodiment), mais près ce passage vient cette phrase : « That is not to deny that aesthetics is part of art ! » (Ce qui n’est pas pour nier que l’esthétique ait à voir avec l’art !) Je ne comprends pas qu’il sépare l’esthétique des deux éléments (sens et manifestation) qu’il a établis comme les éléments fondamentaux de l’art. Car l’esthétique est la manière, le comment de cette manifestation du sens. Justement, en art, le sens n’est pas seulement évoqué par référence langagière, il est matérialisé, manifesté dans une forme. Or l’esthétique est le comment de cette matérialisation.

Danto a été très impressionné par le Pop Art dans les années 1960. En particulier, la Brillo Box (1964) d’Andy Warhol a représenté pour lui un moment charnière de l’histoire de l’art. Non pas que cette œuvre-là en particulier ait effectué seule la révolution, mais plutôt qu’elle en est l’exemple parfait. Pour Danto, elle ne marque rien de moins que la fin de l’histoire de l’art (il faut d’ailleurs lire ce livre, After the End of Art, que j’ai déjà cité… ça vaut la peine). C’est bien sûr le concept de la Brillo Box, qui porte cette grande signification philosophique—assez pour mettre un terme au modernisme artistique : ce concept d’une imitation parfaite d’un objet de consommation courant, un emballage de produit ménager. Parce qu’il y décelait le signe d’un passage à une autre ère de l’art, Danto a analysé la Brillo Box dans les détails, y compris sa dimension esthétique.

Ce qu’il en dit est intéressant. Pour lui, le fait qu’il s’agisse d’un produit populaire n’est pas insignifiant. Le design original de ce produit est l’œuvre d’un peintre connu à l’époque, James Harvey; et ces artistes du Pop Art, incluant Warhol, étaient bel et bien fascinés par cette esthétique populaire.

Now Harvey’s work was appropriated by Warhol, along with the works of various other package designers in the 1964 exhibition at the Stable Gallery—the Kellogg’s Cornflakes carton, the Del Monte Peach Half carton, the Heinz Tomato Juice carton, etc. But the only box that is generally remembered is Brillo Box—it was the star of the show […]. And this is because of its aesthetic excellence. (p. 147)

Warhol s’est approprié l’œuvre d’Harvey, en même temps que celles de plusieurs autres designers commerciaux, pour l’exposition de 1964 à la Stable Gallery—le carton des Corn Flakes de Kellogg, celui des pêches de Del Monte, le jus de tomates Heinz, etc. Mais la seule dont on se souvient généralement est la boîte Brillo—c’était la vedette de l’exposition […]. Et ce, à cause de son excellence esthétique.

Autrement dit, la dimension esthétique n’est pas absente et donc l’œuvre de Warhol n’est pas que conceptuelle. Il n’a pas choisi la boîte Brillo ou la soupe Campbell par hasard, sans critères. Le sujet, si on veut, avait de l’importance, de même que sa réalisation par l’artiste.

Alors si la dimension esthétique ne fait pas partie de la définition de l’art, elle fait bien partie de l’art—ou pour être plus précis, de l’œuvre d’art. Danto dit : « When there is an intended aesthetic component in art, it is a means to whatever the point of the art may be » (p. 151) (Quand une composante esthétique entre en jeu dans l’art, c’est en tant que moyen vers ce qui constitue la fonction de l’art.) Pour lui, donc, l’esthétique est un moyen de l’art, un de ses médiums. Un des moyens par lesquels l’art accomplit sa fonction. (Ce qui nous amène à Gérard Genette, un autre penseur de la définition de l’art. Genette dit que l’art se définit par sa fonction : quelque chose est de l’art s’il sert la fonction de l’art. Dans cette optique, il faut donc commencer par définir la fonction de l’art. Je devrais revenir là-dessus un jour.)

Le chapitre The Future of Aesthetics se termine en disant que beaucoup d’art contemporain n’est pas vraiment « esthétique », mais a à la place un pouvoir de signifiance et un potentiel de vérité (p. 155). (Much of contemporary art is hardly aesthetic at all, but it has in its stead the power of meaning and the possibilité of truth […].) Mais quand il dit cela, il dirait qu’il associe encore esthétique et beauté (ou plaisir des sens). Car si on voit plutôt l’esthétique comme la manière (la structure de la forme), on ne peut pas manquer que ce pouvoir de signifiance et de vérité dans certaines œuvres contemporaines est aussi une question de manière : comment l’œuvre est faite, ses caractéristiques formelles, son feeling. Au bout du compte, je suis d’accord avec Danto que l’esthétique n’est pas une composante de la définition de l’art, car une définition est le quoi de quelque chose, alors que l’esthétique a à voir avec le comment, la manière dont une chose accomplit la fonction de l’art.

Heureusement, je n’ai pas encore lu tous les livres de Danto. Je n’ai pas terminé La transfiguration du banal. Et je n’ai pas encore lu L’assujettissement philosophique de l’art. RIP, professeur Danto.


[1] Arthur C. Danto, After the End of Art : Contemporary Art and the Pale of History  (Princeton University Press, 1995).
[2] Arthur C. Danto, What Art Is (Yale University Press, 2013).
[3] Il y a un beau livre sur ces liens à faire entre des manifestations préhistoriques (plutôt du néolithique, mais bon…) et certaines démarches contemporaines : celui de Lucy R. Lippard, Overlay : Contemporary Art and the Art of Prehistory (The New Press, 1983). Il date peut-être un peu, mais demeure un régal. Lippard montre bien, sans toutefois la nommer ainsi, cette notion transhistorique.
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