Archives mensuelles : juillet 2016

Liberté d’expression et humoristes haineux

Avez-vous déjà entendu parler de cette histoire, parue en 1995 dans The Independent qui veut que la CIA ait utilisé les expressionnistes abstraits de New York – les Pollock, de Kooning, Rothko et Cie – comme propagande auprès des soviétiques ? L’idée, c’était que l’art abstrait démontrait la liberté et la créativité de l’Amérique, en comparaison du fameux réalisme soviétique, obligé de célébrer la Révolution (tapez « réalisme soviétique » dans google images, pour vous faire une idée). Je me suis demandé si le choix de cet art-là en particulier pour démontrer l’incroyable liberté des artistes en Amérique, ne signifiait pas que quelqu’un à la CIA trouvait que l’art en question était un peu… disons peut-être, décadent. En tout cas, c’est comme sous-entendu : « Regardez nos artistes », ont l’air de dire les gars du renseignement en veston-cravate gris, « comme nous les laissons faire n’importe quoi ». « Chez nous, les gens sont libres ! »

Quoi qu’il en soit, et n’en déplaise à mes béotiens présumés de la CIA, la suite a montré que ces artistes new-yorkais étaient, de fait, parmi les plus grands peintres du 20e siècle. J’ai pensé à ça, hier, en lisant la décision du tribunal des droits de la personne concernant le jeune artiste handicapé. Je me suis dit: Qu’est-ce que ça donnerait aujourd’hui, comme image de la liberté d’expression, si on refaisait ce même genre de propagande, mais cette fois en prenant l’exemple d’un monsieur se disant humoriste qui aime ridiculiser et insulter un jeune chanteur handicapé ? C’est super, regardez, on est tellement évolués au Canada qu’on a le droit de faire ça ! Ou plutôt – soyons précis –, les humoristes ont le droit de faire ça. Parce que moi, à l’université, en classe, on ne me permettrait jamais de faire une chose pareille (dieu merci). Dans ma famille non plus, ma mère ne nous l’aurait jamais permis.

En tout cas. Il a été condamné hier à payer $35 000 au jeune homme et $7 000 à la mère du jeune homme, en dommages-intérêts. Rappelons une chose importante, ici, car on entend les gens déchirer leur chemise sur le« droit » à la liberté d’expression. Le comédien n’a pas été déclaré coupable de quelque chose de criminel, non… Ni même quelque chose d’illégal. On ne l’envoie pas en prison, il n’aura pas de casier judiciaire et la police ne viendra pas s’en mêler. Le montant, là, ce n’est pas une amende non plus. C’est le tribunal des droits de la personne et de la jeunesse, qui affirme que le droit à la dignité prévaut sur le droit de rire d’une personne minorisée.

Pour moi, que ce triste monsieur ait remporté le prix de l’humoriste de l’année et que tout le milieu du soi-disant « humour » québécois, les médias et beaucoup d’intellectuels le défendent sur la place publique, 1) c’est une honte et 2) c’est vraiment ne pas voir plus loin que son nez.

Car il ne s’agit pas de la liberté d’expression, il s’agit du droit d’abuser de la liberté d’expression. Voyons la scène : un gars célèbre, médiatisé, bien protégé par ses amis, fait la pluie et le beau temps avec ses soi-disant « blagues » sur un jeune handicapé devant des publics hilares qui en redemandent…, ça ne vous rappelle pas des scènes connues de cours d’école ou de média sociaux qu’on appelle de « l’intimidation » ? Les gens en cercle qui rient de voir un Juif ridiculisé, ou les élèves en cercle qui rient aux injures qu’un bully lance à un garçon un peu efféminé ou à une petite fille avec des lunettes épaisses… et l’excuse du bully à l’effet que ce ne sont « que des blagues »… n’est-ce pas trop familier à trop d’entre nous ? Et quand on monte au créneau pour défendre ce gars, quel genre de relation à l’humour enseigne-t-on aux jeunes des cours d’école ?

C’est comme je disais. Ce n’est pas de la liberté d’expression – c’est l’abus de cette liberté, si précieuse pourtant. Et à en abuser comme ça, à défendre comme ça le droit d’en abuser, on risque fort de lui enlever son véritable sens. Car le sens de la liberté d’expression, c’est de pouvoir participer pleinement à la vie civile, c’est de ne pas se faire taire par la dictature, c’est de pouvoir dénoncer sans représailles l’injustice, c’est de pouvoir témoigner publiquement de notre réalité, c’est que la parole de chacun ait un poids égal. Tout ça. Or eux, les soi-disant humoristes qui se prétendent les derniers héros de cette liberté, ils ne font rien d’autre qu’en détourner le sens pour la mettre au service de leurs intérêts de groupe.

Sans compter que ce n’est même pas drôle. Le gars, là, ce regrettable monsieur… il dit qu’il a le droit de rire d’un jeune handicapé « parce que son public rit de ces blagues » ! Hé bien. Il y a quelques décennies, les Blancs faisaient encore des blagues sur les Noirs. On ne trouve plus ça drôle – on s’est aperçu que c’était poche, ces blagues là. On s’aperçoit de plus en plus que c’est sexiste, les blagues misogynes. Et cetera. C’est une forme de haine, ce genre d’humour où l’on dénigre des personnes « différentes » pour faire rire la galerie. Du moins, dans l’histoire, on s’en est toujours servi, de ce genre d’humour haineux, pour ostraciser des groupes de gens.

Ce n’est pas le principe, on peut bien rigoler de toutes sortes de choses – le véritable humour fait flèche de tout bois. C’est la manière. Quand j’étais petite, ma mère nous expliquait qu’il y avait une différence entre rire « de » quelqu’un et rire « avec » quelqu’un. Elle n’est plus là, ma mère, mais j’imagine ce qu’elle aurait pensé si je lui avais raconté cette histoire : « imagine-toi donc, maman, qu’il y a un gars, au Québec… »

Oui, nous sommes libres ici. Nous le sommes vraiment. Et cette histoire le montre encore plus, comme si c’était nécessaire. Mais ça n’aide pas du tout de tester jusqu’où cette liberté peut aller dans la négativité, la mesquinerie et l’absurdité. Ça n’aide pas du tout de faire croire qu’elle est menacée parce qu’un jeune homme demande qu’on mette fin à une série de blagues le concernant – des soi-disant blagues qui, le réalisez-vous?, ont duré plus de trois ans.

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