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Articles sur l’art

La musique classique risque-t-elle de disparaître? Maestro Nagano évoque la fin du monde

Dans Sonnez, merveilles !, Kent Nagano nous entretient de la beauté et de la grandeur ineffables de la musique classique. Grandissant près de San Francisco, il a été initié à cette musique par un professeur immigré tout à fait génial et en ayant retiré le plus grand bénéfice, il souhaite à tous les enfants du monde d’avoir accès à la même richesse. Or il réalise que la musique classique n’est plus tellement enseignée à l’école. Il voit aussi des orchestres réputés plier bagage faute de financement et s’inquiète de l’avenir de « sa » musique. Il écrit pour nous convaincre de ne pas abandonner le classique.

D’abord, il faut dire que j’ai bien aimé son livre. Il se répète beaucoup de chapitre en chapitre, mais j’aime les livres sur la musique. J’aime les blagues sur la musique, les films sur la musique, les magazines de musique… quoi, j’aime tout ce qui concerne la musique – et surtout la musique classique. Et puis, il y a de grands passages autobiographiques – ce que j’aime aussi. Et il parle de compositeurs qu’il a connus ou étudiés : Messiaen, Bernstein, Schoenberg, Bruckner, Ives… Comme ce ne sont pas les plus accessibles, c’est d’autant plus intéressant.

Mais je ne réussis pas à partager son inquiétude. Il y a toujours des gens qui crient au meurtre lorsqu’ils voient arriver des changements. Et malheureusement, ceux qui alertent avec le plus de passion sont souvent ceux-là mêmes qui, parce qu’ils sont tout en haut de l’échelle, risquent de tomber de plus haut.

Ce dont on parle, donc, c’est d’un danger de perte de statut, voire de disparition de la musique classique. Mais qu’est-ce que cette musique classique, au fait? Voici ce qu’en dit Nagano :

« On y trouve tout ce que cette forme artistique a produit depuis presque mille ans : la musique du Moyen Âge, de la Renaissance et de l’époque baroque, la musique classique et romantique, la musique nouvelle, enfin, l’opéra, les œuvres symphoniques, la musique sacrée, la musique de chambre. Lorsqu’il est question de musique classique dans ce livre, j’entends par ces mots l’univers réunissant toutes les expressions esthétiques formées par l’agencement de sons, passées et à venir. La musique classique embrasse la totalité de notre tradition occidentale, en elle résident l’idée majeure d’évolution jusqu’à la modernité ainsi que le canon des œuvres de toutes les époques. Source intarissable de la créativité humaine, elle prend forme dans des œuvres sans cesse nouvelles. L’expérience partagée des concerts et de l’opéra, les rencontres au cœur de la cité, c’est elle encore. Sans oublier le consensus sur la valeur qu’elle revêt en tant qu’art. C’est tout cela que j’entends par la musique classique. » (p. 10)

N’importe quoi ! Cette confusion ne nous aidera pas du tout ! Pour le musicologue, la « musique classique » est plutôt un certain répertoire, « que l’on fait généralement débuter avec Monteverdi pour aller, dans le meilleur des cas, jusqu’au Sacre du printemps de Stravinski » (J. J. Nattiez, Profession musicologue, PUM 2007, p. 10).

Mais c’est aussi une certaine instrumentation, avouons-le. Car au-delà de toute (possible ou impossible) définition scientifique, il existe bel et bien une définition d’usage, dont se servent l’industrie, les disquaires, les programmateurs de festivals, les médias spécialisés, et elle est basée sur l’instrumentation. C’est simple : si on a le combo guitare électrique, basse, batterie, claviers, c’est du rock. Si on a un combo cordes, vents, piano ou clavecin, c’est du classique. Vous n’êtes pas d’accord? Dans le livre, il y a un passage sur Frank Zappa, qui a composé pour orchestre symphonique – c’est l’un de ces compositeurs que Nagano veut nous faire mieux connaître. Sauf que lorsque Zappa joue avec les Mothers of Invention, c’est un musicien rock. Même chose pour McCartney, dont le Ecce Cor Meum se trouve dans les rayons classiques. Sting qui chante John Dowland (1563-1626), c’est sur Deutsche Grammophon. C’est aussi Deutsche qui publie des versions symphoniques de ses chansons : Roxanne par The Police, c’est du rock, Roxane par le Royal Philharmonic, c’est du classique. Bon, il y a des zones grises, mais dans l’ensemble, l’instrumentation, ça tient assez la route.

Au sens propre, le terme « classique » devrait désigner un répertoire consacré, valorisé par la culture et jugé digne d’être conservé. Cela restreindrait le catalogue, qui actuellement ne cesse, au contraire, d’augmenter. On y ajoute régulièrement des compositeurs mineurs, des œuvres oubliées de compositeurs connus, des arrangements de toutes sortes… bref, du nouveau « classique », réinventé ou sorti des fonds de tiroir de l’histoire et qui n’est pas toujours, tant s’en faut, du même niveau que le répertoire véritablement « classique » consacré par les générations. Cet ajout de pièces obscures ou mineures suggère maintenant que le « classique » est en fait un genre musical, comme le jazz, le rock, la pop. Et un genre, ça vient avec une certaine atmosphère, une forme d’écoute (recueillie, dans le cas du classique), des habits (robes longues, tuxedos), une attitude, une appartenance identitaire.

Nagano, lui, ne semble voir que deux musiques : la musique savante et la musique populaire. Et il assimile le classique à la première : la musique savante, c’est le classique ; le classique, c’est la musique savante.

Sur le plan musicologique, une distinction entre musique savante et musique populaire tient la route. Mais il n’y a pas que le classique, qui est savant. Ce qu’on appelle le « progressif » (rock progressif, métal progressif, jazz progressif) est très savant aussi. Et il y a aussi toute la musique savante des cultures non occidentales : la véritable musique « classique » de l’Inde, de la Perse, de Chine, etc. Il est intéressant de noter qu’à Beijing, il y a deux conservatoires : l’un consacré à la musique traditionnelle chinoise et l’autre au répertoire classique occidental – une image éloquente, avouons-le, de la situation culturelle contemporaine en Chine.

Le « classique » de Nagano est donc un style de musique savante. Et s’il doit partager son ancienne hégémonie avec d’autres styles savants (comme ceux que j’ai évoqués), ça ne signifie aucunement l’érosion de la connaissance savante dans le monde. Il y a toujours eu des arts savants, de la pensée savante. Il y aura toujours un pourcentage de savants et de savantes dans les cultures, je ne vois pas comment ça pourrait ne plus être le cas. Les grands amateurs, les spécialistes, les virtuoses ne sont pas moins nombreux qu’avant. Contrairement à la belle époque de Radio-Canada FM, la culture savante partage maintenant les ondes avec un répertoire populaire moins complexe, moins lettré, plus convenu. Mais la diminution du pourcentage des parts de marché du classique ne signifie pas une diminution de la musique savante tous styles confondus, ni même une diminution du nombre de musiciens ou d’amateurs. Je suis sûre qu’en chiffres absolus, il se joue plus de violon et de violoncelle que jamais.

Remarquez, il est possible, effectivement, que les orchestres symphoniques soient moins nombreux dans le futur. Le salaire de Nagano va chercher dans les 1,5 million par année. Avec la masse salariale des musiciens, la salle, l’administration, ça doit revenir cher la mesure, pour une symphonie de Beethoven… La musique symphonique est un produit de grand luxe. Mais le classique n’est pas seulement symphonique et peut-être les orchestres de chambre et les petits ensembles ont-ils plus d’avenir, c’est vrai… Il y a aussi que chaque époque redéfinit le « classique » dont elle a besoin. Peut-être qu’en plus de faire connaître Dowland à un tout nouvel auditoire, l’interprétation de Sting nous parle davantage que celle d’Alfred Deller. Peut-être que notre époque est moins touchée par Bruckner ou désormais plus curieuse de Clara que de Robert.

Aujourd’hui, les enfants n’étudient peut-être plus la musique classique à l’école, mais ils ont accès à des logiciels pour produire leur propre musique, des tutoriels expliquant comment faire… Ils peuvent trouver tout le répertoire en quelques clics… Aujourd’hui, pour quelques grammes supplémentaires dans mon sac à dos, j’emporte une bibliothèque complète de la littérature mondiale et des centaines d’albums de musique (et je ne parle pas du streaming, qui est théoriquement infini). Au jour le jour, j’écoute autant, sinon plus, de musique classique que la majorité des gens dans les âges d’or du classique. J’en écoute le matin au petit déjeuner, dans mon ipod et au volant de ma voiture – ce qui, je l’admets, est un méga changement de paradigme par rapport aux tuxédos et aux robes longues. J’ai du cœur pour un aussi grand chef d’orchestre qui croit avec tant de ferveur en son art et craint de le voir se dégrader. Mais je ne partage pas ses peurs. Nous sommes dans une nouvelle époque. De nouveaux paramètres culturels apparaissent. Je trouve tout ça plutôt passionnant.

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Barnett Newman — Le premier homme était un artiste

Frustrée de ne pas le trouver en français (il est peut-être dans le livre des Écrits de Barnett Newman, édité par Macula, mais on ne trouve pas facilement ce livre), j’en ai fait une traduction personnelle.

Voice of Fire 1967

Barnett Newman, Voice of Fire, 1967
540 cm x 240 cm, acrylique sur toile

Le premier homme était-il un chasseur, un faiseur d’outils, un fermier, un travailleur, un prêtre ou un politicien? Nul doute que le premier homme était un artiste.

On pourrait écrire une science de la paléontologie qui avancerait cette proposition, si on la construisait sur le postulat que l’acte esthétique précède toujours l’acte social. Devant le tigre ancestral, l’acte totémique d’effroi admiratif est venu avant l’acte du meurtre. Il faut garder à l’esprit que la nécessité de rêver est plus forte que n’importe quel besoin utilitaire. Dans le langage de la science, la nécessité de comprendre l’inconnaissable vient avant le désir de découvrir l’inconnu.

La première expression de l’humain, comme son premier rêve, fut de nature esthétique. La parole fut une exclamation poétique plutôt qu’une demande de communication. L’homme originel, hurlant ses consonnes, criait son bouleversement et sa colère devant son état tragique, sa conscience de lui-même et son impuissance devant le vide. Les philologues et les sémioticiens commencent à accepter l’idée que si le langage doit être défini comme la capacité à communiquer par signes – sons ou gestes – alors le langage est un pouvoir animal. Quiconque a observé le pigeon commun tourner autour de sa femelle sait qu’elle sait ce qu’il veut.

Ce qu’il y a d’humain dans le langage est littérature, et non communication. Le premier cri humain fut un chant. La première parole d’un humain à son voisin fut une expression de puissance et de digne faiblesse, et non pour demander de l’eau. Même l’animal s’essaie vainement à la poésie. Les ornithologues disent que le cri du coq est une extatique expression de pouvoir. Le huard solitaire glissant sur le lac, avec qui communique-t-il? Le chien, seul, hurle à la lune. Allons-nous dire que le premier humain a appelé Dieu le soleil et les étoiles dans un acte de communication et seulement après avoir fini sa journée de travail? Le mythe est venu avant la chasse. La raison de la première parole humaine fut de s’adresser à l’inconnaissable. Ce comportement est ancré dans notre nature artistique.

Tout comme sa première parole fut poétique, c’est une idole de glaise que l’humain a façonnée, avant de fabriquer une hache. Sa main a utilisé un bâton pour tracer une ligne dans la boue avant d’apprendre à le lancer comme un javelot. Les archéologues nous diront que c’est la lame de hache qui a inspiré l’idole en forme de hache. (On peut faire une figurine avec de la boue, mais non une hache.) Mais c’est l’image du Dieu et non la poterie, qui a été sa première fabrication. C’est la corruption matérialiste de l’anthropologie actuelle qui essaie de nous faire croire que l’homme originel a fait de la poterie avant de faire de la sculpture. La poterie est le produit de la civilisation. L’acte artistique est le droit inné de l’humain.

La première histoire des désirs humains jamais rédigée prouve que le sens du monde ne se trouve pas dans l’acte social. En effet, un examen des premiers chapitres de la Genèse offre une meilleure clé pour le rêve humain. Pour l’écrivain archaïque, il était inconcevable qu’Adam, l’homme originel, ait été mis sur terre pour être un travailleur ou un animal social. L’inspiration créatrice de l’écrivain lui a plutôt dit que l’origine de l’homme était celle d’un artiste, et il l’a placé dans le Jardin d’Éden, près de l’arbre de la Connaissance, du Bien et du Mal, au sens le plus élevé de révélation divine. Cet auteur et ses lecteurs ont compris la chute de l’homme, non pas comme une chute de l’Utopie vers les épreuves… ni, comme le religieux voudrait nous le faire croire, comme une chute de la Grâce vers le péché, mais plutôt qu’en mangeant du fruit de l’Arbre de la Connaissance, Adam cherchait à ce que sa vie créative soit comme Dieu, « un créateur de mondes », pour prendre la phrase de Rashi, et fut réduit à une vie de travail, résultat d’une simple punition jalouse.

C’est dans notre capacité à vivre la vie d’un créateur qu’on trouve le sens de la chute de l’homme. C’était une chute hors de la vie bonne, plutôt que de la vie abondante. Et c’est précisément ici que l’artiste d’aujourd’hui cherche une approche plus près de la vérité concernant l’homme originel… Ce sont le poète et l’artiste qui se préoccupent de la fonction de l’homme originel, et qui essaient d’arriver au même état créateur que lui. Quelle est sa raison d’être, qu’est-ce qui explique sa pulsion apparemment folle d’être un peintre et un poète, si ce n’est un acte de défi envers la chute de l’homme et une affirmation qu’il doit retourner à l’Adam de l’Éden. Car les artistes sont les premiers hommes.

— Barnett Newman, “The First Man Was an Artist” (1947)

 

 *Merci au site Venetian Red pour la version originale en anglais. 2014/09/04.

Tout n’est pas de l’art, quand même…

Il se crée toute sorte de malentendus dans certains milieux. Des gens soutiennent avec conviction que leurs travaux sont de l’art et s’offusquent qu’on les contredise, alors que d’autres se disent artistes même s’ils ignorent tout des questions traversant le champ de l’art… L’art, c’est beaucoup de choses différentes. Alors quand fait-on « de l’art », quand est-ce plutôt de la « création »? Qu’est-ce que l’art?

Pensons par exemple au journal intime, illustré, de la grande peintre mexicaine Frida Kahlo. Ce journal magnifique est-il de l’art? Ou encore quand, sous quelles conditions, une lettre d’amour est-elle de la poésie? En consultant un livre comme celui d’Elliot Eisner, The Arts and the Creation of Mind, on comprend vite qu’il n’est pas question des mêmes « arts » que dans « Conseil des arts »… On ne parle pas de la même chose dans le programme The Artist’s Way que dans les séminaires universitaires d’histoire de l’art. L’art dont parle Shaun McNiff dans Art As Medicine n’est pas le même que celui qu’on retrouve dans Paths to the Absolute de John Golding.

La création comme mode de connaissance de soi, comme mode d’action sociale ou d’éducation populaire, comme voie thérapeutique… Autant d’approches qui relèvent du domaine de l’art, se servent des outils et savoir-faire de l’art, mais sont-elles réellement de l’art, au sens propre? L’artiste œuvre pour l’art, pour l’existence de l’œuvre (quelle qu’en soit la nature : objet, événement ou processus), et les amateurs d’art aiment jouir de l’œuvre d’art. Évidemment, on peut être touché, voire bouleversé, par une œuvre résultant d’une quête de soi, par un processus d’autodécouverte ou thérapeutique. Une telle œuvre peut être très belle, très réussie, et des spectateurs peuvent la considérer comme de l’art à part entière du fait de la qualité de sa réalisation ou de l’intensité des émotions provoquées par son contenu. Comme tel, l’art concerne la quête d’une chose toute spéciale dans l’humain – un type très particulier de sens. L’art regarde ailleurs, plus loin, au-delà de l’horizon immédiat de la connaissance de soi. L’artiste se servira de tout, y compris de sa psyché, y compris de son histoire personnelle, autant que de fiction, mais ce sera pour atteindre autre chose, pour toucher à un horizon qui dépasse la vie immédiate en l’ouvrant sur une nouvelle dimension – la dimension de l’œuvre, la dimension de l’art.

Bien sûr, ce genre d’activité a un effet certain sur la psyché, effet souvent positif, mais souvent négatif aussi : certains artistes se sont brûlés à cette activité, d’autres s’en sont trouvés guéris, d’autres ont transcendé leur existence ordinaire et trouvé une forme de spiritualité dans ce monde autre de l’art. Mais le but de l’art n’est pas d’abord la recherche de soi, ni de servir des idées, ni rien d’ordinaire ou de prosaïque. L’art est une dimension en soi de la vie humaine, comme la philosophie, la science ou l’érudition : c’est-à-dire des activités pures, autotéliques, dans lesquelles on s’investit parce que rien d’autre ne peut nous apporter le plaisir et la qualité de la vie qu’elles procurent.

La découverte de soi, l’autothérapie, le changement social, l’action politique… tous ces buts sont élevés et je comprends pourquoi on se sert des outils de l’art pour les atteindre. Dans une manifestation politique, marionnettes et tambours sont d’une grande force. Dans un processus thérapeutique, l’imagination active est une puissante voie d’accès à soi. Ces créations appartiennent certes au grand domaine de l’art, comme les sciences appliquées font partie du domaine scientifique, mais il y a quand même des distinctions à faire. Sans dire que ce n’est pas de l’art, on peut dire qu’il s’agit d’une sorte d’activité de type artistique. Le journal créatif ou le poster politique ont souvent un côté artistique, mais pour qu’il s’agisse « d’art », il faudrait que l’auteur le fasse dans cette optique, avec une intention d’œuvre artistique. Un processus d’autoformation par l’art ne peut être vraiment de l’art que s’il débouche sur une œuvre d’art, au sens large d’une réalisation intentionnellement artistique.

Il ne sera pas possible d’établir une démarcation claire, d’affirmer catégoriquement que ceci est de l’art, ceci n’en est pas. Il y a une trop grande frange liminaire : des choses qui n’en sont pas au départ peuvent devenir de l’art parce qu’elles nous provoquent une émotion artistique, ou suscitent une curiosité et une contemplation de type artistique, ou qu’on les a mises dans un contexte artistique, qu’on les a détachées de leurs intentions d’origine. À l’inverse, certaines démarches artistiques peuvent nous sembler très ordinaires – tant elles sont mal réalisées, ou que nous y sommes simplement insensibles.

Il y a aussi que bien des choses sont autant, sinon plus importantes que l’art… Et ici, je pense justement au soin de soi, au soin de l’autre, à la vie communautaire et la justice sociale. Une artiste n’aurait-elle pas raison de les faire passer avant l’art?

*

Tout au long du 20e siècle, il y a eu des échanges acerbes entre artistes et artisans – il paraissait important de distinguer un art pur, non fonctionnel, comme la peinture abstraite, d’un art « fonctionnel », utilitaire, comme la poterie ou la joaillerie. La différence n’était certainement pas dans le degré de savoir-faire ou de beauté impliqué, car bien des artisans sont autrement plus habiles que beaucoup d’artistes, et si on devait d’autre part utiliser un simple critère de beauté, plusieurs œuvres artisanales s’élèveraient assurément à un niveau de qualité très artistique. La différence était dans la finalité. (Ces discussions ont par ailleurs permis de voir que ni la beauté de l’œuvre ni le savoir-faire n’étaient des conditions fondamentales dans la définition de l’art.)

Lorsque l’artisanat est devenu « métier d’art », avec ses propres lettres de noblesse, sur ses propres termes, le conflit a perdu de son intensité, montrant que le contentieux était beaucoup une question de valorisation sociale : peut-être les artisans ne voulaient-ils pas tant être reconnus comme artistes qu’être reconnus au même niveau. Ce qui heurtait, autrement dit, ce n’était pas qu’on les différencie, mais plutôt que l’un soit considéré comme supérieur à l’autre, bénéficie de programmes universitaires et d’institutions subventionnaires, et pas l’autre.

L’art a une telle aura, une telle valeur culturelle, qu’on insulte quelqu’un si on dit que ce qu’il fait « n’est pas de l’art ». Le terme est souvent utilisé comme un compliment et on se l’arrache pour cette raison[*]. Du coup, on dirait une question identitaire : « artiste » est une identité désirable, qui – entre autres choses – vient avec une certaine licence sur le plan du comportement et permet le non-conformisme. Dans le stéréotype, l’artiste est un « créatif », un original.

Pourtant, la question que je pose n’est pas de l’ordre de l’identité ou du jugement de valeur, mais de l’ordre de l’épistémologie. En effet, je ne me demande pas si les productions d’une personne ou les résultats d’une activité sont habiles, créatifs ou même esthétiques, je me demande si ça remplit la fonction unique de l’art. Le simple fait de mettre en œuvre les moyens de l’art – aquarelle, huile, instruments de musique, danse – ne fait pas automatiquement que quelque chose soit de l’art. Il doit y avoir une pensée et une intention artistique dans une œuvre ou une activité, pour qu’elle soit de l’art. Elle doit aussi appartenir au monde de l’art, car l’art est un monde qui a une histoire, des institutions, des idées philosophiques, des traditions et des catalogues. Pour s’inscrire dans ce monde, il faut le connaître minimalement, en partager les habitudes, les idées, la culture. Car ce monde évolue, comme la science pure et la philosophie, de façon dialogique : ces mondes sont de grandes conversations diachroniques.

[*] Bien sûr, il y a toujours des artistes qui répondent qu’ils se sentent plutôt marginalisés que complimentés par l’épithète – mais c’est simplement qu’ils évoluent dans un milieu trop straight, trop puritain. Dans les milieux plus avancés, plus cultivés, plus créatifs, l’étiquette « artiste » est un véritable VIP.