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La mort dans l’âge séculier : le plus bas dénominateur commun

Le livre de Charles Taylor, L’âge séculier, ouvrage aussi étrange que remarquable, se base sur la constatation simple que nous sommes « passés d’une situation où la croyance était l’option par défaut, non pas seulement pour les naïfs, mais aussi pour ceux qui connaissaient, envisageaient et discutaient l’athéisme, à une situation où, pour de plus en plus de gens, le schéma de non-croyance apparaît de prime abord comme étant le seul plausible » (p. 32). C’est dit dans les mots distanciés de la sociologie, mais dans les tranchées de la vie des familles, des groupes, des lieux de travail et des institutions, ce passage historique est chargé d’affects, d’antagonismes, de fermeture et de mots durs. Les questions de croyances et de religion suscitent acrimonie et incompréhension et l’attitude la plus sage, lorsqu’on est en société, est de s’en tenir loin. Mieux vaut se retirer dans son quant-à-soi et ne parler qu’en présence d’amis du même esprit. Cela s’applique d’autant plus pour moi, car – toujours selon Taylor – cette « présomption d’incroyance » prend un caractère « hégémonique » dans le monde intellectuel et universitaire. Plus que quiconque, lorsqu’on est professeur à l’université, on se doit de bien établir le fait qu’on n’est pas croyant – encore plus si on parle de spiritualité. Ce n’est pas trop difficile pour moi, car à la vérité, je ne crois rien. Comme tout universitaire qui se respecte, je refuse de croire. Je veux plutôt savoir.

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Soleil noir, 2003, Claire Maillé – huile sur toile 16" x 20"

Je traverse ces jours-ci l’épreuve terrible de la mort subite d’un frère – un frère plus jeune que moi. Le weekend dernier, nous étions réunis au complexe funéraire; des centaines (peut-être plus d’un millier) de personnes sont venues nous voir, le voir, tellement il était connu et aimé. C’est vrai qu’il était une sorte de géant dans son univers, un professionnel respecté et admiré, un grand ami, un père et un mari adoré… Je pourrais continuer longtemps de cette manière, mais tout ce qu’il était possible de dire dans ce chapitre a été dit par une personne ou une autre au cours du weekend. L’absurdité, l’incompréhension, l’impossible consolation.

Puis il y a eu la cérémonie. Offerte en option par la compagnie Lépine-Cloutier, entrepreneur en services funéraires, elle s’est déroulée dans une pièce de style « chapelle » sur les lieux mêmes du complexe funéraire. À l’heure dite, on y a transporté l’urne, la photo encadrée de mon frère, des cierges ont été allumés et une officiante a présidé. La famille immédiate nous a offert des textes très beaux, personnels, bouleversants. Des anecdotes bien choisies pour mettre en valeur les grandes qualités de mon frère. Quant à l’officiante, je n’ai rien à lui reprocher, elle a somme toute bien rempli un mandat dont on pouvait deviner les termes par les différentes parties de son discours : ne pas privilégier une tradition religieuse ou une autre, n’offenser personne ni déclencher les sensibilités anticléricales, célébrer la vie du défunt avant tout et surtout ne pas évoquer les questions liées à la mort, à l’après. On voyait qu’elle cherchait à accompagner les pensées et les sentiments des gens dans la salle, nous suggérant des métaphores, nous proposant de revoir des souvenirs avec le défunt, de penser à la vie qui a été, à la vie qui continue. Tout était centré sur l’homme vivant, ce qu’il a été, ses réalisations, ses qualités. Systématiquement, l’officiante évitait toute référence à la vie après la mort ou à des construits appartenant au christianisme ou toute autre religion identifiable. Pour ce faire, elle restait à un niveau neutre, générique, un genre de plus bas dénominateur commun, qui amène inévitablement dans la mouvance new age. À un moment donné, elle nous invitait à penser à mon frère par le biais d’une sorte de méditation guidée sur une musique du même type que celles qui jouent en arrière-plan lors des massages dans les spas. Un vrai travail de gestionnaire en produits funéraires.

À un moment donné (quand même!), elle a demandé qu’on dise ensemble « une prière chrétienne bien connue », le Notre Père. Franchement, je lui suggérerais de la dire en latin, pour être sûr que le contenu n’offense personne. Je salue quand même l’audace d’avoir inclus cette prière dont tout le monde connait, sinon les mots, du moins la musicalité. Personnellement, je l’ai récitée avec une certaine gratitude, tout en pensant qu’il y a des prières dans les archives des traditions spirituelles mondiales qui s’appliquent beaucoup mieux à la mort que le Notre Père.

L’officiante a évoqué la métaphore qu’on raconte aujourd’hui aux enfants, voulant que l’âme de la personne décédée monte au ciel et devienne une étoile – ce qui permet à l’enfant de regarder le ciel étoilé en pensant à la personne qu’il ne reverra plus jamais. Je me suis demandé à quelle ère remontait cette croyance. Sûrement le néolithique, tout comme les références qu’elle faisait au soleil et au feu! Bon… je me trompais, en fait, car la stellification existait encore chez les Grecs. Mais le problème que j’y vois reste bien réel : si on met de côté tout ce qui appartient (ou presque) à l’une ou l’autre des grandes religions connues, alors il ne reste que ça : des fables, des métaphores archaïques, des images pour les enfants. Et musicalement, des sons tenus dans le mode pentatonique.

img_8642Je veux bien qu’on ne croie pas en une survie de l’âme après la mort, qu’on ne croit pas en Dieu, ni en quoi que ce soit qui transcenderait ce monde matériel qui est le domaine de la science. Mais comme nous le rappellent autant les scientifiques que les philosophes, l’affirmation qu’il n’y a rien après la mort et l’athéisme sont aussi des croyances, au sens où on ne peut prouver ni l’existence de ces éléments inexplicables ni leur non-existence. Abstenons-nous d’y faire référence, d’accord, mais n’aplatissons pas ce mystère pour autant. Les humains ont toujours été saisis, parfois de révérence parfois d’effroi, devant le mystère de la mort. Le sentiment du numineux, comme l’ont appelé Otto et Jung, n’est pas théiste, il est existentiel. Lorsque survient la mort d’un proche, on se trouve poussé sur la frontière de l’immense territoire du mystère – plutôt que de s’empresser de s’en éloigner aussi vite, on peut rester un peu pour en embrasser la profondeur et sa paradoxale obscurité. Non?

Les cultures passées ont dépensé des trésors d’imagination, d’inspiration, de travail, pour créer des œuvres qui calmeront l’effroi, consoleront le chagrin et révèreront (un verbe important, ça, « révérer ») le mystère. Il existe un nombre incalculable de musiques, de poésies, d’images, de mythes, de prières d’une grande beauté et d’une grande sagesse. Du Livre des morts tibétain au Livre des morts égyptiens, du requiem de Fauré aux chants funèbres amérindiens, il y a eu des millénaires de production créative visant à générer un effet de saisissement et de réflexion. Le grand mystique soufi Djalâl ad-Dîn Rûmî, peut-être le plus grand poète de tous les temps, a écrit un livre de poèmes sur la mort de son maître et ami Shams et le chagrin, tout aussi insupportable que lumineux, qu’il en a ressenti; de plus, il y a cette nostalgie de Dieu qui traverse toute son œuvre. Quel mal y aurait-il pour un athée d’entendre les paroles d’un Kyrie ou de se représenter le tribunal d’Osiris, si d’aventure il a besoin de réconcilier – sans reproches, sans colère, sans jugement – certaines actions du défunt? Quel mal y aurait-il pour un athée de confier l’âme du mort à des forces divines, même si on les conçoit comme des forces imaginaires? Lorsqu’on a besoin de pleurer, quel mal y aurait-il à se faire aider par le Lacrymosa de Mozart, un quatuor de Górecki, ou l’une des innombrables musiques qui ont été composées expressément dans ce but? Et puis, tant qu’à y être, quel mal y aurait-il à nous réunir dans une véritable chapelle ou église – dont on pourrait toujours rendre la décoration plus œcuménique – plutôt que ces nouveaux lieux corporatifs en gyproc ?

Je pensais à cette affirmation d’Albert Camus : « L’absurde naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde » (dans Le Mythe de Sisyphe, Gallimard, 1942, p. 45). Le silence du monde n’apparaît déraisonnable qu’à celui qui ne l’écoute pas. Car si on prend le temps de l’écouter, on gagne beaucoup d’ampleur à l’intérieur de soi… peut-être assez d’ampleur, justement, pour y trouver un peu de la sérénité et du courage dont nous avons besoin. C’est ce qu’enseigne la pratique de la méditation de présence éveillée. Et paradoxalement, un grand nombre de poésies et de musiques du répertoire millénaire sont faites pour nous aider à entendre ce silence aussi édifiant que consolant.

L’idée que je m’en fais repose sur quelque chose de très difficile : tolérer le mystère, oser ne pas savoir. Dans le passé où je propose de puiser pour les rituels funéraires, les gens « savaient » ce qui allait se passer. Dans Le livre des morts tibétains, on vous explique ce qui arrive dans le passage et après la mort. Dans les funérailles chrétiennes, les gens sont convaincus qu’il y a un ciel où le Christ attend l’âme du défunt. Aujourd’hui, dans notre monde matérialiste, nous ne savons pas – et comme on trouve souvent intolérable de ne pas savoir, nous sautons à la conclusion rapide (et non fondée scientifiquement) qu’il n’y a rien.

Nous nous pensons supérieurs aux humains du passé, que nous qualifions facilement de naïfs. Ils l’étaient probablement. Mais si nous, nous ne sommes plus naïfs, si nous, nous sommes fiers de pouvoir réfléchir à ces questions plutôt que de sauter d’emblée aux conclusions magiques, alors nous devrions aussi avoir le pouvoir intellectuel et psychologique de tolérer de ne pas savoir. Et devant la mort, nous retenir de savoir sans pour autant détourner le regard du mystère. En tout cas, ce que les entrepreneurs en pompes funèbres de la postmodernité nous offrent ces temps-ci est bien en deçà, en termes de qualité et de profondeur, de ce qui s’est fait avant nous en cette matière.

Comment penser le spirituel? Et que dire de le « théoriser »?

En mai 2015, notre université sera l’hôte du congrès annuel de l’ACFAS et avec des collègues européens, nous avons proposé de tenir un colloque intitulé « Approches transdisciplinaires du spirituel dans les lettres et les arts occidentaux contemporains : analyses et théorisations »… Vous trouvez peut-être ce titre un peu long, mais il a la vertu d’être en lui-même un résumé de notre programme scientifique.

Ce colloque fait suite à un autre, tenu à Nice en 2011 – lui-même intitulé « Approches transdisciplinaires de la spiritualité dans les arts et les sciences : pour une théorisation du spirituel ». Comme on peut voir dans la différence des titres, le nôtre, de portée moins générale, cible les lettres et les arts contemporains.

Mais les deux titres font référence à une théorisation du spirituel. Or depuis que nous avons lancé l’appel, cette question m’inquiète. Est-il même possible de « théoriser » la spiritualité? À quelles conditions? Y a-t-il des modèles dans les sciences qu’on pourrait appliquer? Malgré le colloque de Nice, la question de la théorisation n’est toujours pas claire dans mon esprit. Bien sûr il y a des candidats pour ce travail : la philosophie au premier chef, la théologie aussi. On pourrait penser à l’anthropologie, à la sociologie… Et cela ne viendra pas à l’esprit de la majorité, mais il y a aussi l’histoire de l’art et la critique littéraire – car l’art et la littérature ont toujours été de grands véhicules du spirituel. Comme le titre du colloque évoque la transdisciplinarité, on peut penser que toutes ces disciplines sont conviées dans cette réflexion. Et elles le sont, effectivement. À Nice, elles y étaient toutes – quoique de façon ni exhaustive, ni systématique.

Parce que chacune des sciences regardera le spirituel selon son paradigme propre, nous insistons sur l’aspect « transdisciplinaire », qui invite à regarder ce qui circule de l’une à l’autre et imaginer un dialogue. Mais cette approche ne me rassure pas en ce qui concerne le spirituel. Car même rassemblées, ces sciences nous obligent à regarder les choses comme des objets d’étude, des sujets d’analyse. L’idée même de théorisation implique une mise à distance… Que l’on s’en tienne à une seule science ou que l’on additionne les points de vue de plusieurs, ne regardons-nous pas toujours les aspects extérieurs?

Alors c’est cette question que je me pose : peut-on théoriser autrement qu’à partir d’un regard de type distant ou scientifique? Logiquement, mettre à distance implique qu’on est dans un espace. Or l’esprit n’est pas situé dans le monde matériel – pratiquement par définition… Même pour qui le conçoit comme immanent, le spirituel est une dimension « trans » : transpersonnelle, transdisciplinaire, transmatérielle… S’il y a un qualificatif qu’on peut sans craindre associer au spirituel, c’est justement ce préfixe, trans, dans ses trois acceptions de ce qui est « entre », « à travers » et « au-delà » (comme le fait remarquer Nicolescu au sujet de la transdisciplinarité). Et à cause de cela même, on ne peut pas approcher le spirituel comme on approche les sujets du monde matériel – ce sont des physiciens (Heisenberg, Bohm, Nicolescu…) qui le disent.

La spiritualité est un vécu, une expérience de l’être intime. Et donc le spirituel (comme le sacré, le beau, le sublime, etc.) serait cette qualité de certains objets, situations ou expériences qui éveillent cette expérience, ce ressenti, à l’intérieur de nous. Il s’agit d’un des sujets les plus difficiles à penser. Si on veut l’aborder par la philosophie ou la théologie, il faudra les philosophes et les théologiens et théologiennes les plus solides – capables de tenir à l’esprit plusieurs dimensions le temps de tisser les fils de leur intégration. Quant aux scientifiques (je pense particulièrement aux neurosciences ici), il faudra faire preuve d’une extrême délicatesse pour ne pas simplement réduire en miettes ce sujet si subtil. J’ai cette image d’un papillon qui se serait posé dans ma main – vais-je le retenir pour l’observer de plus près ou le laisser s’envoler pour le suivre des yeux?

Le défi est grand, donc, dès qu’on a mis ensemble ces termes : spirituel et théorisation. Quant à la transdisciplinarité, à cause justement de son préfixe et de ce qu’il signifie sur un plan épistémologique, on comprend qu’elle est pertinente – et peut-être est-ce la seule, au fond, à avoir la cohérence et la finesse nécessaires pour un discours sur le spirituel.

Mais voilà, à mettre ainsi en avant la difficulté du projet de notre colloque, je ne veux pas décourager ceux ou celles qui songeraient à une communication. D’ailleurs, n’ayant que des rudiments de philosophie, je ne suis pas mieux équipée que les autres pour me pencher sur ce sujet. Voici donc ce que je me propose comme point de départ.

J’ai déjà dit que le spirituel est une expérience, un vécu. C’est important, car si l’on ne pose la question que de façon purement théorique (par exemple « existe-t-il une dimension transcendante? » ou « l’esprit est-il une entité en soi ou n’est-il qu’un épiphénomène de l’activité cérébrale? »), on arrive à une impossibilité bien connue, insoluble, de l’ordre de « la réalité de la réalité ». Pour contourner ce problème, je propose donc de regarder le spirituel de l’intérieur, comme l’expérience qu’il est. À la base, son plus petit dénominateur commun pourrait être défini comme une aspiration, un sentiment d’élévation, une impression que le matériel n’est pas tout – qu’il existe quelque chose de plus ou quelque chose d’autre, et le désir ou l’élan de vouloir rejoindre cette dimension. On peut dire que c’est une dimension transcendante, un « ailleurs » de l’ici… Aucune de ces formulations ne pourrait suffire comme définition du spirituel, mais je fais l’hypothèse que la somme totale de toutes ces formulations existantes ou imaginables approche une approximation de ce que c’est. Ces formulations en tant que telles n’épuisent rien, mais si vous cherchiez parmi elles (et l’infinité de celles qu’on pourrait aligner ainsi), il y a des chances que vous en désigniez une ou une autre en disant : « c’est ça! C’est celle-là! »… Ou alors ce sera celle de tel ou telle mystique, poète ou artiste… On peut dire : voilà, ce vidéo de Shirin Neshat ou celui-là de Bill Viola, c’est ça pour moi, le spirituel. Ou ce poème de Keats ou cette cantate de Bach. Ou encore, c’est un moment passé qui surgira de notre mémoire : « là, à ce moment, j’ai pensé que c’était le spirituel ». L’historienne de l’art ou l’anthropologue, de leur côté, chercheront sur le terrain des manifestations de ce genre.

Ce qui nous suggère une approche. « Travaillons donc à serrer l’expérience d’aussi près que nous pourrons », dit Bergson[1]. Ici, c’est la tradition phénoménologique qui est conviée pour répondre à cette question : comment ce sentiment intime du spirituel se manifeste-t-il, ici ou là-bas? La théorisation viendra ensuite : selon la forme (ou les formes) qu’il prend ici (à l’intérieur de moi ou chez ces artistes, ou cette architecture ou ce texte ou ces rituels), que puis-je, moi, en dire? L’important, ici, n’étant pas de trouver une formulation définitive ou exclusive, meilleure que les autres, mais de formuler quelque chose qui peut être compris par l’autre et qui suscitera sa réflexion et sa réponse.

Franchement, je ne vois pas ce que notre colloque pourrait faire d’autre – mais cela est déjà beaucoup. Collectivement, on n’a pas fini de faire cet exercice.

 

[1] Encyclopædia Universalis, Dictionnaire de la philosophie (Albin Michel, 2006), p. 1892.