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Aller à l’université

Mon quotidien se passe dans les murs d’une université. La nôtre est très petite en comparaison de la moyenne – j’ignore quelle est cette moyenne au juste, et combien nous avons d’étudiants, mais il est évident que nous sommes très en deçà – moins de 8000. Si j’ignore ces nombres exacts, c’est qu’il n’y a rien de moins transparent que des chiffres. L’administration se félicite qu’il y ait eu augmentation de l’effectif – le budget, notamment, aurait été équilibré l’année dernière grâce à cette augmentation. Or on nous dit que cette supposée augmentation contient beaucoup d’étudiants à temps partiel et d’inscrits à des cours à distance. Elle s’est surtout faite au campus satellite, à 300 km de l’université mère… alors que cette dernière a plutôt vu une légère diminution de sa population d’étudiants à temps plein*.

Évidemment, on n’est pas supposé laisser entendre que les étudiants à distance ou à temps partiel pourraient être moins importants ou légitimes que les étudiants à temps plein – ou encore que le campus satellite pourrait être moins bien nanti que l’original. Le principe d’accès à l’éducation est important et on doit tout faire pour favoriser l’accès aux études universitaires à des étudiants en régions éloignées, de même que la conciliation travail-études-famille, pour de jeunes parents aux revenus modestes par exemple. D’où l’importance – je le conçois – des modes alternatifs comme les cours à distance, les cohortes délocalisées, les cours le soir et les weekends, tout cela pour permettre au plus grand nombre d’étudier au niveau universitaire.

Mais notez que je n’ai pas écrit « permettre d’aller à l’université », mais « permettre d’étudier au niveau universitaire ». Ce n’est pas la même chose. Il s’agit même d’une différence capitale.

Car lorsqu’on offre les cours à distance (via l’Internet ou la visioconférence notamment), ou que l’université envoie des chargés de cours donner de l’enseignement sur place en région (dans une salle de réunion ou une salle de conférence du coin, ou encore dans les locaux du cégep ou de la polyvalente locale), on ne donne accès qu’au contenu du cours – et ce faisant, on envoie le message qu’un diplôme universitaire n’est qu’une somme déterminée de crédits. L’étudiant ou l’étudiante obtient un baccalauréat lorsqu’elle a accumulé trente cours de ce genre. C’est voir l’université comme un simple dispositif de transmission de contenus – comme les livres et les cd-roms, à la différence que le contenu est donné de façon interactive.

Mais l’université a des fonctions bien plus larges que cela… la transmission des contenus scientifiques n’est qu’un aspect parmi d’autres de son immense mission. Une université est aussi – avant tout – un lieu de recherche et de production des connaissances. On ne fait pas que servir des contenus, on les prépare, aussi! Logiquement, notre mandat d’enseignement ne peut donc pas se résumer à transmettre les connaissances, on doit aussi enseigner la recherche, les méthodes de construction de la connaissance. Il faut aussi pouvoir critiquer ces connaissances, en juger la pertinence et les implications, les faire évoluer. Cette mission est peut-être la plus importante, d’ailleurs, dans la mesure où seule l’université peut s’en acquitter. En effet, des découvertes peuvent être faites ailleurs, des théories et des visions du monde sont construites continuellement au sein de la société, mais la lecture critique, l’évaluation et la généalogie des connaissances sont principalement le fait des institutions universitaires.

C’est toute la culture intellectuelle et scientifique d’une communauté qui se joue à l’université. Professeurs, étudiants et employés travaillent ensemble à la production de cette culture. Or comment une culture se fabrique-t-elle et se transmet-elle? Par osmose, par contact, par expérience, par la familiarité acquise par la fréquentation. Cette culture universitaire s’acquiert au café étudiant, à la bibliothèque, sur les pelouses du campus, dans les corridors, en conversation avec les professeurs et les chargés de cours, dans les activités parascolaires, en s’impliquant dans l’organisation d’un colloque. Et ainsi de suite – c’est-à-dire en fréquentant l’université.

En délocalisant les cours, on peut évidemment rejoindre un plus grand nombre. Mais – permettez-moi la métaphore – on ne leur apporte qu’un buffet prêt-à-manger, alors que la « vraie vie » universitaire se passe dans les cuisines et le réfectoire, avec toute la richesse d’expérience que cela implique. C’est souvent dans les couloirs, les rayons de la bibliothèque et les bureaux des professeurs que les étudiants prennent goût à la recherche, à l’érudition et aux études supérieures. C’est dans la riche dynamique d’une véritable communauté universitaire que le savoir d’une société s’élabore et se critique, se construit et se déconstruit, que les valeurs scientifiques et intellectuelles se développent. L’exportation des contenus prépréparés n’est qu’une fraction de ce que l’université offre vraiment à ceux qui y vont, ceux qui la fréquentent. Le baccalauréat obtenu par les soirs ou à distance est bien sûr valide sur le plan des connaissances acquises, mais celui qu’on a obtenu en fréquentant l’université à temps plein, s’accompagne d’une expérience aussi riche qu’un voyage dans un pays exotique : on en revient grandi, plein de souvenirs et d’impressions.

Comme l’expérience universitaire est quelque chose d’intangible, on peut facilement la laisser de côté dans les feuilles Excel des rapports comptables. Son absence n’apparait pas dans les calculs de l’administration, qui multiplie le nombre d’inscrits par les frais de scolarité et les subventions du ministère de l’Enseignement supérieur. Sur une telle feuille Excel, il est facile de conclure que les cours à distance ou en ligne coûtent bien moins cher que les cours sur le campus – en coûts d’entretien et d’infrastructure, du moins. Mais à terme, alors qu’on laisse entendre aux étudiants que la connaissance n’est rien d’autre qu’une somme objective de contenus téléchargeables, c’est tout le terreau intellectuel de la société qui s’appauvrit.

* Il n’est peut-être pas inutile d’ajouter que chez nous, le campus premier est logé dans un bâtiment historique, avec vue sur le fleuve et au sein de quartiers résidentiels où cohabitent étudiants et gens ordinaires, alors que le campus satellite est un gros édifice à la sortie d’une autoroute, entouré de parkings et de centres commerciaux – un désert culturel dans lequel on vient en voiture et on repart aussitôt le cours fini. Or on sait que dans une dynamique urbaine, les quartiers universitaires ont toujours été des lieux importants d’effervescence culturelle – caractéristique qualitative, encore une fois, pour laquelle la feuille Excel n’a pas de case.
 
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